Après avoir recensé quelques pièges à éviter dans l'emploi de l'excuse nous allons passer en revue certaines excuses préalables (on dit aussi "anticipées").
C'est sans aucun doute la forme la plus efficace et la plus crédible, aussi l'utilisera-t-on sans retenue. Il s'agit d'exposer avant le début d'une compétition les raisons qui vont justifier à l'avance et sans équivoque une possible contre-performance.
Nous commencerons chronologiquement par les souffrances en tout genre (prendre un air affligé) ou la maladie. Nous avons déjà fixé les limites de tels alibis aussi, si vous y tenez malgré tout, n'hésitez pas à en renforcer la crédibilité, toussez ou mouchez-vous fréquemment par exemple.
A ne pas dédaigner : les mauvaises nuits qui nous épuisent avant l'heure, coucher trop tardif, angoisse avant la compétition, soucis en tout genre (chacun pourra puiser dans son imagination ou son vécu pour préciser lesquels), sommeil insuffisant en prévision d'un long déplacement. Pour ma part je me souviens de deux joueurs qui à l'occasion de chaque grand festival fêtaient leurs retrouvailles, longuement espérées, dans leur chambre d'hôtel commune par des ébats nocturnes des plus sportifs et bruyants ; leurs cernes au petit matin ne laissaient planer aucun doute sur leur parfaite entente dans les compétitions par paires. Hélas leurs voisins de palier, dont j'étais, ayant profité de cette petite musique de nuit, souffraient du même déficit de sommeil sans en tirer des avantages comparables. Je disposais là d'une excuse plaisante, originale et en béton.
N'oubliez pas aussi le passage à l'heure d'été qui peut être très traumatisant (malheureusement on ne peut l'utiliser qu'une fois par an le jour des interclubs). Autre conséquence de cet avatar, l'oubli de la mise à l'heure du réveil entraînant une précipitation et un stress des plus préjudiciables.
A l'inverse on peut se plaindre d'avoir trop dormi : le réveil a sonné trop tard, notre préparation psychique s'en est trouvée perturbée et écourtée.
S'il est également un mobile très prisé à la défaillance : c'est justement l'automobile. Celle qui doit vous emmener sur le théâtre des opérations. Si c'est la vôtre, il y a peu de motif à excuse hormis la conduite qui vous met à plat. C'est pourquoi il est toujours préférable d'utiliser celle d'une tierce personne. On pourra alors évoquer au choix : les manoeuvres chaotiques du pilote, le manque de confort du véhicule, la fumée de cigarette d'un des passagers, la fatigue engendrée par un long voyage ou la tchatche inextinguible d'un "covoituré", principalement celui qui aborde invariablement un sujet inépuisable : notre jeu. La nausée est également un grand classique que l'on pourra renforcer par des demandes d'arrêt d'urgence ("parce que nous le valons bien") pour retrouver quelques forces ou se dégourdir les jambes.
Pour nous autres, montagnards enclavés, il est une excuse imparable : la difficulté géographique ou climatique de tout déplacement vers le nord. En effet, l'éloignement, le profil impossible d'une route abominable, la neige qui presque systématiquement accompagne nos périples scrabblesques sont des désavantages rédhibitoires. Cela nous vaut parfois les critiques si amènes de nos adversaires lorsque nous parvenons à destination avec quelque retard : "il fallait se lever encore plus tôt", "vous auriez dû partir la veille". Je comprends tout à fait ce genre de réflexion compatissante, en effet, leurs auteurs n'ont pas eu à affronter de tels handicaps et se trouvent de ce fait injustement lésés : ils ne disposent pas du même arsenal d'excuses que nous et par conséquent se considèrent fort légitimement désavantagés.
C'est pourquoi, dans un souci d'équité sportive, je souscris pleinement au projet d'implantation à Gap d'un centre destiné à l'organisation de toutes les compétitions de notre comité.
Vous aussi vous avez certainement du surmonter des préjudices très pénalisants. N'hésitez pas à m'en faire part, votre expérience pourra servir à d'autres.
A côté de ces excuses couramment présentées, il en est de plus sophistiquées, leur originalité vaudra à leur auteur, à n'en pas douter, un large succès d'estime.
Exquis Mots n°21 (février 2009) téléchargeable ici.